Expeausition

Performance sur le modèle d’un défilé de corps peints, musique et lecture de textes. Réalisée à l’occasion de l’anniversaire de l’association La Poudrière, avril 2019, Le Havre. 

Photographies par Margaux Salarino, Julien Von Duigou, Emeline Laurence.

Musique par Victor Baudin.

Textes écrits par Armand Van Mastrigt et Diane Gaignoux.

Interprété par Victor Baudin, Eloïse Kelso, Aude Povie, Pauline Soinski, Armand Van Mastrigt, Julien Leroy, Alexis Frobert, Louise Marot et Arnaud Jamet.

Chaque collaborateur a choisi une tenue quotidienne et banale dans laquelle il se sentirait mal à l’aise.

Au-delà d’un simple vêtement, le personnage rentre dans cette peau comme dans un rôle. Elle en devient sa définition, sa catégorisation. Ornés de signes et symboles, ces apparats sont des hiéroglyphes consommables qui, au fur et à mesure du temps, passent inaperçus et s’infusent dans les corps poreux jusqu’à uniformiser les consciences.

Réaction épidermique!

Ces peaux muent et les individualités retirent leurs enveloppes successives, superpositions qui servent à s’oublier, se cacher, se fondre. Par le malaise c’est une révolution de la chair qui se défait du défini. Le corps est à détruire et à refaire. Il s’agit de le ré-habiter. Les textes accompagnant la performance permettent de mettre en exergue l’idée du vêtement comme définition, avec lequel on peut retracer les évolutions historiques de la perception des corps et de la perpétuelle tentative de le dompter. Le défilé ainsi commenté fait référence aux premières collections où chaque pièce était décrite dans ses détails de matières et ses effets de style. Il peut  aussi rappeler les émissions de télé-achat.

Texte lu durant la performance:

La robe bustier rouge est l’exemple type de réponse à l’injonction « tenue correcte exigée ». Il y a dans ce vêtement l’idée de parure, de mise en valeur, d’ornement du corps. La robe de bal, de soirée, de cocktail prend le rôle d’un emballage, comme si le corps féminin se donnait tel un présent. Ce vêtement sort de l’univers des contes de fées où la princesse fait figure de « récompense » à l’aventure du héros masculin. Le mot « Glamour », de l’anglais « Grammar » signifiant « science occulte » désigne un sortilège de changement d’apparence opéré par les fées et sorciers malfaisants. La femme glamour capitalise sur son corps comme moyen d’envoutement. Sa séduction est passive car indirecte, visant à devenir l’objet du désir actif d’autrui qui la sauvera dans sa tour. Ainsi enserrée dans un bustier à baleines rigides avec « du monde au balcon », elle est réifiée par son vêtement jusqu’à devenir pin-up. Collectionnées et épinglées au mur, ces femmes-images s’offrent toutes entières au regard des hommes. Gala, tapis rouges et rallyes mondains sont les univers de prédilection de cette forme unique féminine. Le rallye était en premier lieu une course automobile qui se soldait par une soirée dansante. Aujourd’hui seul le bal reste, même si subsiste l’aspect compétitif de cet évènement dans un but matrimonial. C’est la femme glamour qui se métamorphose alors en belle carrosserie, aux avantageux air-bags, admirables pare-chocs, anti-brouillards et ainsi de suite.

Ensemble de coton composé d’un pantalon et d’une veste assortis, affublés d’élastiques au poignets et aux hanches, le jogging fut adopté par les athlètes au 20e siècle. Considéré tenue de sport, on l’associe souvent inconsciemment à une imagerie de l’effort et de la sculpture du physique. Il n’est véritablement que périphérique au sport: c’est un vêtement pré et post effort. Dans les années 70, il devient une tenue décontractée, ré-appropriée par le prêt-à-porter. Le jogging ou survêtement n’a aucune tenue et confère une silhouette molle et informe. Cette pièce, alors synonyme de confort et de relâchement, suggère l’oisiveté et l’errance. De l’extérieur appelé costard de zonard, il fait, de l’intérieur, partie intégrante de la culture urbaine. Dans son essence, il résiste aux valeurs sociales de travail et de productivité, s’opposant au costume. Pourtant, une translation s’opère aujourd’hui car le survêtement grignote et gomme les clivages sociaux. La rue inspire la mode qui se l’accapare et le transforme en uniforme que tout le monde s’arrache. On ne compte plus le nombre de types sapés du matin au soir en jogging à trois bandes, ni les collectionneurs à la recherche des perles rares les plus authentiques. Le survêt crée cette forme unique passe partout, nouveau caméléon glissant de Sevran à Neuilly où tout un chacun se tente à l’argot de jeunes chacals.

Maillot et short de football en matières techniques, jaune et violet. Porté en premier lieu par les athlètes du ballon rond, cet uniforme accompagne l’effort, maintenant la température corporelle, évacuant la transpiration et permettant des mouvements amples pour le plaisir de jouer. C’est un vêtement qui sous-entend une compétition, des exploits et des efforts sur-humains: dans la Grèce Antique, les athlètes victorieux se voyaient couronnés de lauriers et sacralisés au fil des siècles et des traditions orales mythologiques. Ils couraient d’abord nus, pour les dieux. Aujourd’hui l’uniforme de ces héros modernes se fait ostentatoire, les couleurs de leurs tribus étant portées haut et fort pour en montrer sa puissance. Le football est le sport le plus populaire du monde, opium des foules envahissant l’ensemble de l’espace public pour assurer l’hégémonie totalitaire du capitalisme. Cette industrie est créatrice d’idoles et d’histoires épiques, exacerbant un sentiment patriotique allant parfois jusqu’à une forme de violence, principe primaire de guerre. L’uniforme des héros invincibles, nouvelle hermine royale, quitte le sacro-saint stade pour se porter désormais à la rue. Difficilement contextualisable au quotidien, la superbe étoffe s’annule au profit de la seule fierté d’appartenir à un monde ultra viriliste. C’est alors que David Beckham devient l’emblème d’un nouveau type de masculinité: le métrosexuel, citadin fortement soucieux de son apparence. Le culte du corps frôle le narcissisme et le mâle devient statuaire.

Crop top jaune et short en jean échancré. Tant de peau dévoilée pour si peu de tissu. En regard de l’histoire d’un vêtement qui délimite la géographie érotique du corps, cette panoplie déplace le regard sur ce qui n’est pas vêtement, car c’est aux bordures et aux interstices que l’étoffe éveille l’érotisme. En 1900 il était osé de montrer ses chevilles en public. Dans les années 70, Playboy met le crop top au devant de la scène afin de repousser toujours plus loin les frontières de l’acceptable dans une culture soft porn. Aujourd’hui, tétons et sexes composent le triangle des Bermudes de la bienséance, d’où l’apparition de phénomènes tels que underboob & butt. Cette nudité est l’apanage de la bimbo, mettant en valeur ses atouts, et de son équivalent hexagonal: la cagole. Féminin hyperbolique, la cagole tient son nom de « cagoulo », un tablier d’ouvrière. Pouffes et cagoles s’inscrivent dans un paysage de mauvais genre. « Vulgus » signifiant « peuple », le vulgaire est plus qu’une question de goût mais une affaire de classe. Son attitude explosive non contenue est d’emblée dénigrée puisque le vocabulaire qui la désigne est étymologiquement péjoratif. L’image impure de la femme dans la société judéo-chrétienne est retranscrite dans la langue injurieuse. Salope: femme sale, putain: femme qui pue, cagole: femme qui chie, qui cague.

Le marcel blanc en coton, idéal pour pour les mondanités estivales. Appartenant à la sphère privée car porté sous des chemises pour faire le lien entre corps habillé et corps nu, il mute de rôle avec Hollywood et le dessous passe dessus. Les performances de gros durs de Bruce Willis et Marlon Brando l’érigent en attirail viril jusqu’à être appelé le « wifebeater » aux Etats-Unis. Les émissions de télé-réalité comme Loft Story, où notions d’intime et publique se floutent, en font une pièce maîtresse du vestiaire extérieur. De privé à public ce sous vêtement est aujourd’hui une occasion d’exhiber ses bras dans des garden party barbecue ou des soirées volley-zumba. Toujours dans l’entre-deux: Pantacourt, ni-Pantalon ni-short, ce vêtement hybride ne prend pas de risque en jouant la carte de la sécurité. A moitié vide à moitié plein, il ne prends aucune décision et permet d’avancer en territoire balisé. Et pourtant ce n’est qu’une affaire de centimètres. Tenue estivale, claquette oblige! Noble de plusieurs millénaires, la sandale spartiate, plus vieille chausse de l’humanité, se rabaisse au rang de gougounes à straps, de slashs ou encore de flip-flop comfy qui se banalisent aux pieds des étudiants américains revenus au campus après leur villégiature Spring Break.

Le costume trois pièces, taillé dans la laine et les doublures de soie, est l’incarnation d’une virilité absolue. Vêtement au statut presque mythologique, il apparut au 19e siècle avec les aristocrates et dandys anglais. Ce style sobre devient au fur et à mesure un basique du dressing masculin. Cette silhouette exprime sérieux, professionnalisme, maîtrise, autorité. Sur certains sites en conseils de drague tels que artdeséduire.com ou commeuncamion.com, on le considère indispensable à la séduction avec résultat assuré, faisant de l’homme un produit de qualité qu’il doit vendre. « Tout homme qui se respecte doit un jour s’en procurer un », c’est le costume qui fait l’homme. Entre quête de pouvoir et sur un marché relationnel, il est un mâle alpha nageant dans un monde de performance. Confiance, assurance, respect sont les ingrédients qui viennent avec. C’est une tenue sobre, la seule extravagance que se permet l’homme est ici la cravate. C’est au 20e siècle que cet apparat qui n’a pourtant aucune fonction s’impose comme un standard. Certains la considèrent tout de même comme trop sérieuse, symbole de conformisme, de bureaucratie, de technocratie et de phallocratie. En effet, rien à voir avec les cravates extra-larges qui accessoirisaient le pantalon pattes d’éph dans les années disco.

Robe plissée et col Claudine paraissent tout droit sortis des histoires de petites filles supposées sages de la Comtesse de Ségur. C’est en fait d’un roman de Colette de 1900, Claudine à l’école, que le col tire son nom. Il fait partie intégrante d’un univers de jeunes filles, d’innocence et de naïveté et se destine plus tard à des looks qualifiés de nymphettes ou baby doll. Ce sont des tenues juvéniles, girly et donc sans danger. Du cou d’Audrey Hepburn à celui de Twiggy dans les années 60, il contribue à une mode de corps adolescents et asexués. La couleur rose, emblématique de cette douceur angélique, est un appel à la gourmandise. C’est alors que naïveté et suavité changent de saveur sous le regard masculin, ce « male gaze » qui est aujourd’hui une problématique centrale des remises en question féministes. De Colette au 5ème élément, cette image d’innocence opère un glissement et semble inviter l’homme à éduquer la femme. Figure récurrente du cinéma américain, les « Born Sexy Yesterday » sont des enfants dans des corps de femmes mures. Elles sont vierges, candides, ignorantes et représentent alors une image optimale du désir. L’homme est ce pygmalion créateur, la jeune fille sa créature. Attention toutefois à ce qu’elle ne se transforme pas en la Lolita de Nabokov, obsession dévorante jugée ensuite de nymphette aguicheuse. « Like a Virgin », toujours à la recherche de l’ivresse sexuelle et amoureuse dont l’intensité n’est comparable qu’au choc de « la toute première fois, tou-toute première fois ».

Ici un polo en tricot de coton a larges bandes rose et marine, type Vicomte Arthur. Inauguré à l’intérieur des cours de tennis par René Lacoste en 1923, cette chemise à manches courtes, en mailles aérées et fermée de trois boutons servait à faciliter et assouplir les gestes du sportif sur la terre battue. Le polo n’attend personne pour transgresser les barrières sociales. À l’opposé des mods anglais ou des skateurs de la côte ouest des états unis, les êtres charismatiques du yachting club le porte fièrement avec le col relevé, geste qui ne sert strictement à rien soit dit en passant. Souvent accompagné d’un pull nonchalamment noué sur les épaules, ces étendards du WASP désignent un homme blanc, sportif, trentenaire et actif. Le pull ainsi porté apparaît tout d’abord dans les catalogues de vente par correspondance venus tout droit des Etats-Unis au début 1960. Très Deauville ou Le Touquet, il se distingue de la tendance italienne qui pose seulement le gilet sur les épaules sans être noué et par conséquent moins BCBG. Tête de noeud si l’on veut mais noeud marin véritablement! La tenue du WASP se complète par les chaussures bateau, suggérant que celui qui les porte a le yacht qui va avec. Semelle inspirée des pâtes de chien, elle permet d’adhérer au pont d’un voilier souillé de sel entre La Baule et Noirmoutier.